Sur les arbres et le climat, on entend tout et son contraire. D’un côté, le réflexe « plantons des arbres, ça réglera le problème ». De l’autre, le procès en greenwashing fait à toute plantation. La réalité, telle que la décrivent les scientifiques et les organismes de référence, est plus nuancée — et bien plus intéressante. Faisons le point.
Planter des arbres ne suffira jamais à compenser nos émissions
C’est le premier message, et il est important de le dire clairement, y compris quand on est une association qui plante des arbres : la plantation n’est pas un permis de continuer à émettre.
Les ordres de grandeur sont sans appel. L’empreinte carbone de la France tourne autour de 700 millions de tonnes de CO2 par an. En face, le puits forestier français, même en bonne santé, se compte en dizaines de millions de tonnes. Jean-Marc Jancovici, associé de Carbone 4 et président du Shift Project, le rappelle régulièrement à partir des travaux menés avec la filière : si l’on veut maintenir le niveau de récolte de bois actuel, le puits net de la forêt française pourrait tomber sous les 10 millions de tonnes de CO2 par an. Autrement dit, moins de 2 % de nos émissions.
Le GIEC va dans le même sens à l’échelle mondiale : les puits de carbone naturels ne peuvent pas absorber les émissions humaines actuelles. Son rapport sur l’usage des terres souligne même qu’un boisement massif entrerait en concurrence directe avec l’agriculture, au point de pouvoir faire grimper le prix des denrées alimentaires de façon considérable d’ici 2050. On ne reboise pas la planète sans devoir arbitrer avec le fait de nourrir ses habitants.
Il y a un point plus technique, mais essentiel, que Jancovici martèle aussi : planter n’est pas automatiquement bénéfique pour le carbone. Remplacer une prairie par une forêt n’apporte quasiment rien, car l’essentiel du carbone d’une prairie est déjà stocké dans le sol. Ce qui compte, c’est où et quoi l’on plante. Un arbre mis au bon endroit, sur une terre pauvre ou dégradée, ajoute du stock ; un arbre qui en remplace un autre, ou une prairie riche, n’ajoute rien.
La forêt est devenue elle-même une victime
Voici le paradoxe que la plupart des gens ignorent : la forêt, qu’on présente comme une solution, est en train de devenir un problème sous l’effet du réchauffement.
Les chiffres français sont brutaux. D’après le Citepa, la capacité d’absorption de la forêt française est passée d’environ 45 millions de tonnes de CO2 par an au milieu des années 2000 à environ 35 millions en 2015, puis à seulement 14 millions en 2020. En quinze ans, le puits a été divisé par trois.
L’Inventaire forestier national 2025 de l’IGN confirme ce basculement. La surface forestière continue certes de s’étendre, au rythme d’environ 90 000 hectares par an, et couvre aujourd’hui 32 % du territoire. Mais les crises sanitaires liées à la sécheresse, à la chaleur et aux ravageurs (champignons, scolytes) font grimper la mortalité des arbres et ralentissent la croissance du bois sur pied. Une part importante de la forêt française est déjà en souffrance.
Et l’avenir est cartographié. Le Secrétariat général à la planification écologique estime que d’ici 2050, un tiers des chênes pédonculés et sessiles, deux tiers des hêtres, 60 % des sapins de basse et moyenne altitude et jusqu’à 90 % des épicéas ne pourront plus pousser dans leurs aires actuelles. Les arbres que l’on plante aujourd’hui vivront 50 à 60 ans avant d’être matures : ils devront affronter un climat radicalement différent de celui d’aujourd’hui.
Ce qui marche vraiment, selon les chercheurs
Faut-il en conclure qu’il ne sert à rien de planter ? Surtout pas. La forêt reste le deuxième puits de carbone naturel de la planète après l’océan, et son rôle sur le cycle de l’eau, la biodiversité et la fraîcheur locale est irremplaçable. Le problème n’est pas de planter, c’est de planter n’importe comment.
Sur ce point, la communauté scientifique dégage un consensus assez net. Le CNRS résume les pistes qui font accord : choisir des essences capables de résister au climat actuel et futur, les installer dans les milieux qui leur correspondent, éviter les plantations mono-spécifiques et favoriser au contraire la diversité des espèces. On sait aussi désormais que les vieux arbres, longtemps sacrifiés au nom du rendement, continuent de stocker de grandes quantités de carbone, y compris dans leurs racines et le sol.
Les chercheurs ajoutent une mise en garde d’humilité. Le climatologue Philippe Ciais souligne que les modèles actuels du GIEC n’intègrent pas encore tous les mécanismes de dépérissement des forêts — embolie hydraulique, incendies, insectes. La situation réelle pourrait donc s’avérer plus difficile que les projections. Raison de plus pour planter dès maintenant des arbres robustes et diversifiés.
La position de SylvAsso
Nous ne vendons pas d’illusion. Planter des arbres ne compensera pas les émissions du monde, et personne de sérieux ne le prétend. Mais planter les bons arbres, aux bons endroits, de façon durable, est précisément l’une des rares actions concrètes que la science recommande — et que chaque propriétaire de terrain peut engager sans attendre.
C’est exactement ce que nous faisons. SylvAsso plante sur des terrains privés des essences choisies pour résister au climat qui vient, en misant sur la diversité plutôt que sur la monoculture, et en s’engageant sur un suivi de long terme dans le cadre du Label Bas-Carbone. Nous ne remplaçons pas des écosystèmes existants : nous installons de la forêt résiliente là où elle apporte un bénéfice réel, pour le carbone comme pour l’eau, la fraîcheur et le vivant.
La science est claire. Réduire nos émissions reste la priorité absolue. Et en parallèle, planter intelligemment fait partie de la solution. C’est le sens de notre action.
Pour aller plus loin
Table ronde « Miser sur les puits de carbone naturels pour le climat ? », animée par Jean-Marc Jancovici avec la directrice Stratégie Carbone de l’ONF (Rencontres Académiques du Shift Project, 2024) :
Sources
- IGN — Inventaire forestier national 2025 (état des forêts françaises, mortalité, puits de carbone)
- Citepa — évolution du puits de carbone forestier français
- GIEC — rapports sur le changement climatique et sur l’usage des terres
- CNRS — dossier « La forêt au défi du changement climatique » (essences adaptées, diversité, travaux de Philippe Ciais)
- Secrétariat général à la planification écologique (SGPE) — projections 2050 sur les aires des essences
- Jean-Marc Jancovici / Carbone 4 / The Shift Project — analyses publiques sur forêt, puits de carbone et compensation
